Un Conti.

Le bip sonore a retenti comme à son habitude, pas de surprise. C’était toujours pareil, quand Jean-Michel revenait de vacances, ce geste automatique et le son à l’approche de son badge sur le mur, le replongeaient dans l’univers de l’atelier. Conti. Bientôt trente ans qu’il travaille pour la maison. Le mêtier a suivi de nombreuses évolutions, il a fallu à chaque fois s’y faire, mais si Jean-Michel regarde derrière lui, il n’est pas mécontent, il connaît son mêtier, dernièrement, il a quitté l’équipe qui s’occupait du curage pour être maintenant au contrôle-qualité. Premier passage visuel de tous les pneus, puis passage à la radio. Les procédés ont beaucoup progressé, il y a de moins en moins de déchets. Il pensait que c’était moins difficile, plus reposant la qualité, mais finalement, la cadence est là, sa responsabilité est engagée, il prend à coeur de bien faire, mais parfois, un coup de mou, une fatigue, un stress, il se sent moins vigilant et pense qu’il a peut-être baissé en attention, laissé passer un défaut.

La pointeuse

Les 35h, c’est de l’histoire ancienne, les 35h, on les a vite oubliées, toutes les équipes sont repassées à 40h pour sauvegarder l’emploi, la décision n’avait pas été facile, les 35h, tout de même c’était un peu plus de confort, les cadences avaient un peu été modifiées, mais pas tant que ça. Maintenant, les cadences sont restées avec le passage aux 40h. Les emplois aussi. Ca valait le coup quand même. Se retrouver au chômage, c’est pas possible, quitter la région, en vacances oui, mais prendre ses bagages, les enfants sont grands, ils n’ont pas envie, ils tiennent encore plus à leurs amis qu’à leurs parents. La sortie de terre, ce n’était pas ici, mais on est venu et on a pris racine. Enfin, pas possible. Si bien sûr. Jean-Michel se dit bien qu’il aimerait parfois aller ailleurs, le proposer à Michèle, repartir vers d’autres aventures. Jean-Michel, c’est le Sud-Ouest qui l’attire. Il n’ose pas vraiment l’évoquer avec Michèle, juste parce qu’il a peur qu’elle saute sur l’occasion, elle est moins pantouflarde. Lui, c’est une idée qu’il a, un projet, c’est la possibilité de se dire qu’il peut. Une roue de secours. De là à le faire.

Il retrouve l’atelier, son poste, on passe le voir, on le salue, on lui tape sur l’épaule, on lui propose un bière demain soir et un billard au “bon coin”. Il demande des nouvelles, à Marc de Cynthia, sa femme, malade. Ca peut aller, mais le regard est lourd et plonge. Il ne s’attarde pas, aimerait dire à Marc, courage, mais juste, ça lui couperait les jambes à Marc. A Erwan de son père, qui est parti à la retraite l’année dernière et qui déprime. Arrivent en même temps Candice, Agnès, ses collègues de la qualité. Mais c’est Jean-Mimi, je croyais que tu rentrais mercredi. j’te fais la bise, hein. Ca a été tes vacances? T’étais où? Sur la côté d’Azur, Fréjus, c’est ça? Non, la Creuse. Ah, mais, qu’j’suis conne, tu me l’avais dit. Jean-Michel pense, mais non, t’es pas conne, tu t’en fous, c’est tout. Puis je ne t’en veux pas, je voudrais juste que tu ne fasses pas semblant. Candice est plus discrète. Bonjour, ça va? Bon, ça va faire du bien de retrouver l’homme de l’atelier, parce qu’entre filles, ça craint, reprend Agnès, ça se crèpe le chignon. Tout l’atelier éclate de rire. Jean-Michel, juste plus lent à revenir, a un sourire moins franc. Les pneus arrivent, on reprend. La pause ne va pas tarder à être attendue, en fait, c’est vrai, les premiers pneus du matin, on est souvent motivé, on est strict, le moindre doute, double contrôle. Par contre, la fatigue vient vite, la vigilance n’est pas constante, parfois, on reprend un pneu, le doute, à d’autres moments, on ne le reprend pas. Jean-Michel, dans l’automatisme, est encore un peu en vacances, il aurait bien aimé rester avec Michèle aujourd’hui, qui a pris un jour de plus, pour ranger, faire les lessives, un plein de courses. Les vacances leur ont fait un bien fou, ils ont été pleinement à deux une semaine et Jean-Michel craignait un peu ce moment et non, ils ont vraiment aimé être tous les deux, ils ont bien ri, en prenant le pneu suivant, un sourire, l’allégresse est là, son coeur est ailleurs, son coeur est léger. Quelques instants.
La pause.
Café, ça ne discute de rien en faisant du bruit, quand il parle avec Michèle, il parle de tout de rien, mais c’est pas grave, ils sont juste là, bien, c’est pas pour fuir, maintenant, ici, ce n’est pas pareil, tout le monde se fuit, Jean-Michel trouve qu’il y a moins de projets, d’amitié dans les équipes, de solidarité, lui le premier, il n’accuse pas, c’est juste un constat. Il a bien conscience que son jugement est faux, biaisé par l’humeur de retour de vacances, il a bien des amis ici. Il se demande si on retrouverait autant de solidarité s’il fallait sauver des emplois aujourd’hui, s’il fallait se battre. Est-ce qu’on n’est pas un peu anesthésié?

Les délégués sont sombres, le climat n’est pas bon, le dialogue est tendu, pas de perspectives claires de la Direction et finalement aucune info. De toute façon, la situation n’est pas bonne, le groupe va sans doute licencier, la cadence des 40000 pneus est lointaine, mais ici, on se sent protégés, puisque on est passé aux 40h, avec engagement de la Direction sur pas de licenciement. L’accord, les détails, les conditions précises sont un peu oubliés, mais l’accord est là. Un rempart. D’ailleurs, personne n’en parle, ni eux, ni les délégués, ni la direction. L’autruche. Le délégué cfdt qui n’est pas né de la dernière pluie, qui est plus rigoureux, personne ne l’aime parce que c’est lui qui a peut-être le plus conscience que la protection est peut-être un peu légère, un peu fictive. Une ligne Maginot.
Reprise. Jean-Michel passe au toilette rapidement, il croise Urbain, le délégué CGT, ça va, Urbain? Ouais, et toi? Fait longtemps que je ne t’avais pas vu? J’étais en vacances. Eh, eh, les congés payés. Ouais. A plus.

Michèle passe prendre Jean-Michel à la fin de la matinée, ils n’ont qu’une voiture, et elle en avait besoin pour les courses. Il pourra d’ailleurs l’aider à tout ranger. Michèle n’a pas repris le travail, mais l’hypermarché, dans la grisaille, le long de la Nationale, avec les herbes salies, les détritus de la bretelle d’accès, ça la mine. Dans la voiture, ils ne parlent pas beaucoup. Jean-Michel a son coeur gros, son estomac noué, là, à l’instant, il pourrait dire à Michèle qu’il l’aime, il voudrait lui dire aussi de ne pas prendre la sortie, continue, on part, on prend la route. Mais non.

De retour, ils sortent une poëlée paysanne surgelée, la font réchauffer, rapidement, Jean-Michel passe arroser les géraniums le long de la véranda. Ils ont bientôt fini de payer la maison, pense-t-il, c’est bon, de rentrer ce midi. Il retrouve son sourire, Michèle a l’air mieux qu’il y a quelques minutes. A table, il soupire, il peut maintenant parler, reprendre le contrôle aujourd’hui lui a moyennement plu, dans la routine avant les vacances, ça lui plaisait, mais là, l’idée de faire ça est moins attirante. Michèle le réconforte, c’est la reprise, ça ira mieux dans quelques jours.

En fond sonore, Michèle a allumé le JT de TF1, pour se mettre un peu au goût du jour. Les deux semaines les ont coupés du monde. Quand dans le fond, ils entendent Clairoix, ils sursautent, pas tous les jours qu’on parle de Clairoix. Continental qui annonce un plan de suppression de poste. 1600 postes, dont la fermeture du site de Clairoix. La fermeture du site de Clairoix. La fermeture du site de Clairoix.

Jean-Pierre Pernaut est déjà passé à autre chose. Le reste devient insupportable à Jean-Michel, qui se lève pour éteindre le téléviseur avant de se diriger vers la vitre de la véranda. Il regarde le jardin, immobile. Michèle est restée à table et le regarde, silencieuse. Jean-Michel n’a pas envie de pleurer, il n’est pas non plus en colère. Impassible. Les flashs lui viennent un à un, désorganisés, que vont-ils faire? Pourquoi ne lui ont-ils pas dit, ce matin, à l’usine? La grève? Préparer son départ? Son jardin, sa maison, tout ça pour ça. Il était assez fier d’avoir réussi à acheter le pavillon, l’avoir fait à leur image, tout cela semble s’évanouir, en deux phrases de journal télévisé, par une décision de quelques bonshommes à Hanovre. Quelle blague ces 40h? Le sentiment d’humiliation éclot au moment où Michèle prononce les premiers mots. Allez, tu vas voir, on va s’en sortir. Que dire d’autre? Rien. Tu as raison. Michèle s’était approchée et il la serre par l’épaule. Faut y retourner. Je te conduis? Si tu veux, si tu as besoin de la voiture.

De retour à l’atelier, Jean-Michel entre, il ne sait pas comment dire ce qu’il a vu, il a peur de passer pour un imbécile parlant d’histoire ancienne, en même temps, il ne voit pas comment personne ne lui aurait parlé ce matin.
Personne n’a regardé le journal, ce midi?
Non, j’ai mangé ici.
Non, pas envie.Vous êtes au courant? L’usine?
Quoi?
Ce midi, à TF1, ils ont dit qu’ils ferment l’usine.
Le silence s’installe et un à un, ils quittent tous l’atelier, se dispersent, la nouvelle court d’atelier en atelier. Le travail ne reprend pas et ne reprendra pas de la journée, de la semaine. La grève s’organise, la colère gronde, la direction ne communique pas. Les organisations syndicales sont déboussolées mais déterminées et se rassemblent. L’inter-syndicale s’active déjà. Jean-Michel devant la réaction de tous est un peu rassuré.

Jean-Michel, à cet instant, réalise qu’il doit choisir, la lutte au côté des autres, ou la lutte seul avec Michèle, seuls dans la jungle. Vendre, partir avant que tout s’écroule, sauver sa peau, oublier, reconstruire ailleurs, prendre la route ou faire confiance une fois de plus à la lutte syndicale.
Ils choisiront tous la lutte collective, la solidarité. Tous n’auront pas le même engagement charnel, la même mobilisation physique mais tous sentent monter la rage.
Tous ne passeront pas aux actes violents mais tous, face à tant de mépris, d’humiliation, les accepteront.

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